Une bouche sans personne de Gilles Marchand

  • À l'ombre des nénuphars - Gertrude - Sandrinoula
  • Livres

Depuis que j’ai commencé à partager mes lectures sous forme de chroniques, plusieurs auteurs et éditeurs m’ont sollicitée pour me proposer leurs livres, parfois avec des envois de service presse, ou en numérique. Je n’accepte pas toujours, le plus souvent parce que je manque de temps pour lire ces textes avec l’attention qu’ils méritent. De plus, ma « pile à lire » est tellement énorme que je tiens peu compte de l’actualité littéraire et préfère lire à mon rythme plutôt qu’à celui des calendriers de parution. Enfin, mon plaisir de lecture est grandement lié à « l’objet livre » fini, et j’ai du mal à apprécier de la même façon le texte d’un beau livre relié et celui d’un service presse dont la maquette et la correction ne sont pas finalisées.
Une fois n’est pas coutume, lorsque les éditions Aux forges de Vulcain m’ont proposé de m’envoyer un exemplaire de Une bouche sans personne, j’ai accepté. Sa sortie est prévue le 25 août, j’ai lu les épreuves non corrigées… et ce roman fait partie de ceux qui m’ont bouleversée au point d’en recommencer la lecture sitôt la dernière page lue.

Une bouche sans personne de Gilles Marchand

Mon résumé
Fin des années 80, dans un café à Paris. Le narrateur, comptable le jour, rejoint ses trois amis pour un café, une partie de cartes, quelques discussions et de bons disques. Il porte son éternelle écharpe, à la grande interrogation de Lisa, Sam et Thomas. Un accident de café, l’écharpe qui manque tomber… et le voilà qui commence, tout doucement, à lever le voile sur son histoire. Les trois amis sont vite rejoints par d’autres clients, et au fil des soirs la voix prend de l’assurance et le public grossit. Jusqu’à l’ultime récit, le fondateur.

Mon avis
On avance tranquillement dans ce récit tout en pudeur et en tendresse. On suit l’histoire du narrateur, qui la dévoile par petites touches, avec les souvenirs de son enfance et de son adolescence, après la guerre. On découvre son grand-père facétieux et poète à la Prévert, avec une tendance presque désespérée à embellir ce présent décidément pas folichon, au profit de ce petit-fils à part qu’il élève seul. On devine le chagrin terrifiant de l’enfant et de l’adulte au souvenir de ces jeunes parents disparus. Avec le public qui grossit tous les soirs, on comprend que l’histoire du narrateur recèle une part de l’Histoire commune à tous. En parallèle, le présent du comptable s’enrichit de touches de plus en plus drôles, comme si le souvenir du grand-père réveillait sa faculté à s’émerveiller du quotidien et à s’amuser de l’absurde : ainsi, la mort de la concierge qui entraîne une accumulation des ordures dans l’immeuble est au début agaçante, avant de créer une situation loufoque – sans que l’on sache vraiment où s’arrête le réel et où commence la fantaisie, avec Gérard le gardien, les soldats de plomb, le trapéziste…
La confidence finale, celle de la catastrophe originelle, se fait en huis clos, et révèle tout l’univers du narrateur dont l’histoire est bouleversée par l’Histoire, par un des événements les plus sombres et les plus absurdes de cruauté qu’il soit. Sous son début en apparence anodin se cache un texte puissant, très bien construit, et qui participe du devoir de mémoire. Le grand-père entre alors dans le panthéon des héros, ceux qui, sans super pouvoir, tentent par tous les moyens de protéger les enfants de l’horreur.
J’ai terminé la lecture en pleurs, puis j’ai repris la lecture des premières pages pour apprécier davantage les détails et les signes de cette catastrophe. Comme dans le film La Vie est belle, on est saisi par la cruauté des hommes, mais également bouleversé par la faculté humaine à enchanter le pire afin de le dépasser et d’y survivre.
Un roman superbe.

À (re) lire/à (re) voir
La Vie est belle, de Roberto Benigni, 1998
Les Dieux étouffés, de Jean Tardieu, éditions Gallimard
La Conscience de Zeno, d’Italo Svevo, traduction de Maryse Jeuland-Meyneau, éditions Livre de Poche

Informations complémentaires
Une bouche sans personne, de Gilles Marchand
Éditions Aux forges de Vulcain, distribution Interforum Editis
Sortie prévue le 25 août 2016
17 € TTC
ISBN 978-2-373005013-4

 

jeneen 03/12/2016 07:47

très beau billet, j'hésitais après avoir entendu parler de ce livre par peu de gens, je me lance grâce à vous !
bonnes lectures

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