Femmes de Grèce, de Galatée Kazantzaki

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Quand on vous parle de la Grèce, vous pensez certainement à l’Antiquité, à la crise, aux Jeux olympiques de 2004… Si on est plus précis et qu’on vous dit « littérature grecque », vous devez certainement vous souvenir de l’Iliade et de l’Odyssée, peut-être de Nikos Kazantzakis et de Georges Séféris. Une traductrice, Simone Taillefer, a décidé de faire connaître une grande dame des lettres grecques : Galatée Kazantzaki.

La quatrième de couverture
Treize nouvelles : treize destins de femmes de conditions différentes, qui ont toutes en commun d’affronter les préjugés et de subir l’oppression d’une société patriarcale méditerranéenne, dans la première moitié du vingtième siècle.
Beaucoup en seront broyées (…). Mais quelques-unes trouveront, après bien des souffrances, la voie de l’indépendance comme Kaiti, Anna ou la belle Hortense, inspirée d’un personnage réel.
Ces récits offrent une liberté de ton très rare sous la plume d’une Grecque de cette époque, dans un style dépouillé qui suit au plus près les pensées des héroïnes.

Mon avis
Ce recueil édité à compte de traducteur à un très petit tirage aurait mérité qu’un éditeur s’y intéresse. Les nouvelles de Galatée Kazantzaki abordent des thèmes souvent considérés comme tabous, comme l’infidélité féminine, l’infanticide, le viol conjugal, la prostitution ou la volonté pour une femme de vivre célibataire – libre de tout engagement. Chaque texte présente très habilement, en quelques lignes, une situation apparemment inextricable. Souvent tragique, parfois très drôle, Galatée Kazantzaki joue avec une palette d’émotions et de situations très large.

Extraits

« La nuit était complètement tombée et nous partîmes vers le village.
(…) Une obscurité épaisse et profonde nous cernait et je sentais les peurs de la campagne me glacer le sang. Les feuilles d’un figuier de Barbarie (…) se déployaient comme pour me saisir. Le lieu était solitaire et sauvage.
— Et tu n’as pas peur mère Yannou ? lui demandai-je alors. À te voir avancer comme ça, on n’a pas l’impression que tu aies peur.
— Et de quoi aurais-je peur, ma fille ? Quand on a vu de quoi les humains sont capables, qu’est-ce qu’un fantôme de la nuit… »
Extrait de « Ce que m’a raconté la vieille Yannou »

« Quelle agréable journée ! Popi, tout en cheminant, regarde autour d’elle les champs éclatants de verdure, comme si elle voyait la nature fleurir pour la première fois.
Elle voit et ressent chaque élément isolé tandis que tous ensemble ils jouent à ses oreilles une joyeuse symphonie. (…) Comme s’ils partageaient tous son bonheur. Popi marche avec Thanassis. »
Extrait de « Abîme »

Femmes de Grèce, de Galatée Kazantzaki

« Elle était allée voir sa mère et était rentrée un peu tard. (…)
— Où étais-tu ? lui cria [son vieux mari] furieux dès qu’il la vit. Et vlan ! Une gifle retentissante.
Le lendemain Thalie alla voir son père. (…)
— Dans notre famille, les couples ne se séparent pas. (…) Il n’y a que les traînées qui mettent fin à leurs jours. Les femmes sages et avisées supportent. Tu n’es ni la première ni la dernière à avoir un mari nerveux. (…)
Et sa mère qui était là lui dit elle aussi :
— Ton père a raison.
Et elle allait le supporter pendant trente-cinq ans. »
Extrait de « Trop tard… »

« La dépouille mortelle resta sur le muret, solitaire. Sa robe s’échappait par le couvercle entrouvert. Une robe de soie mauve avec des rameaux orange. Le souffle du vent tantôt la soulevait avec un léger bruissement, et tantôt la faisait claquer de-ci de-là comme en colère. (…)
— Et l’oraison funèbre ?
— Je l’ai écrite, dit le jeune homme à l’écharpe. (…)
— … elle était ainsi, dit calmement le jeune homme à l’écharpe. Personne ne vénérait la pureté autant qu’elle… bien que prostituée.
— Oui… mais tu vois, les gens ne la connaissaient pas sous ce jour… ils la connaissaient sous un autre. Voilà. »
Extrait de « L’enterrement de Maya »

« Souvent, la nuit, elle est réveillée par de terribles cauchemars. Elle voit la main de son mari, telle qu’elle lui était apparue la première fois ; c’est devenu une énorme tarentule, noire, velue, qui se tient dans un coin et ne cesse de tisser sa toile : elle commence par le plafond et tout en tissant descend continuellement, elle vient vers elle, veut la saisir dans sa toile, elle bondit pour s’enfuir… (…) Seul son fil existe ! Elle, elle a disparu. À présent, elle n’est rien qu’une machine qui le lui fabrique. Une machine ! Eh bien non ! Elle est une personne ! Une personne qui fait ce qui lui plaît. Libre d’agir… »
Extrait de « Le mariage d’Argyroula »

« Elle servait le combat de la Résistance avec un courage admirable. Jamais elle n’eut de mal à réussir les missions qu’on lui confiait. Toutes les nuits elle était sur pied. Habillée en homme, elle se glissait dans l’obscurité pour rencontrer les agents de liaison, transmettre ou recevoir les consignes. (…) [Les Allemands] comprirent qu’elle était mêlée à la Résistance. (…) Une femme, qu’on voyait assise avec elle devant sa porte, dit lors de l’enquête :
— Je ne sais pas, mais je savais, je ne vous dirais pas. (…) Je ne serai ni la première ni la dernière que vous tuerez. Mon pain, je l’ai mangé, j’ai soixante ans. J’ai fait mon temps. »
Extrait de « La belle Hortense »

Galatée Kazantzaki mérite d’entrer au panthéon de ces femmes qui écrivent pour libérer les femmes, et pour dénoncer le poids étouffant d’une société qui n’hésite pas à favoriser le pseudo honneur d’un mari à la vie d’une épouse. La traduction est précise, soignée ; les nouvelles se sont révélées si prenantes que j’ai lu le recueil d’une traite.
Espérons qu’un éditeur n’hésitera pas à reprendre ce recueil pour rendre à l’auteure l’honneur qu’elle mérite de par son talent et son courage.

Informations complémentaires
Femmes de Grèce, de Galatée Kazantzaki, traduit et édité à compte de traducteur par Simone Taillefer
ISBN 9782842102494
136 pages – 14,50 X 21 cm (semi-poche)
10 €

 

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